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L’art divinatoire au 16e siècle

RABELAIS VERSUS NOSTRADAMUS

Deux illustres personnalités de la Renaissance ont étudié avec assiduité l’art divinatoire.

L’un, Rabelais (1494-1553), publie par jeu, entre 1533 et 1535, des Almanachs. En 1532 il édite aussi La Pantagrueline Prognostication, une charge violemment caricaturale contre l’astrologie divinatrice et illusoire. Cependant la satire est fondée sur des données astronomiques.

Gargantua ne va-t-il pas étudier les étoiles, le soir?

L’autre, Michel de Nostredame, dit Nostradamus (1503-1566), compose ses Centuries publiées en 1555. Des prophéties divinatoires perpétuelles, mondialement connues qui sont encore, aujourd’hui, source de nombreuses interprétations.

Ces deux contemporains ont une formation commune. Ils sont issus de la faculté de médecine de Montpellier.

La passion des savoirs ésotériques

Ils ont tous deux la même curiosité pour les savoirs ésotériques : l’alchimie, la Kabbale et l’astrologie.                                                                                                                        

Rabelais tourne en ridicule l’astrologie, lui préférant l’astronomie.

Nostradamus, lui, devient le grand prophète astrologue du royaume.

À l’art prophétique, Rabelais répond dans ses romans par une condamnation humoristique de cette « science de l’avenir » et par une saine pédagogie.

En effet, si Pantagruel est censé tout savoir des canons de l’astronomie, il se doit de mépriser l’astrologie divinatoire : « d’astronomie, saches-en tous les canons ; mais laisse-moi l’astrologie divinatrice et l’art de Lullius, comme abuz et vanités [Pantagruel, 8].

Almanachs et La Pantagrueline Prognostication de Rabelais, sont des sentences évidentes et souriantes. Peu connues, elles constituent d’éclatantes vérités et autres truismes dérisoires :

« Ceste année les aveugles ne verront que bien peu, les sourdz oyront assez mal, les muetz ne parleront guere, les riches se porteront un peu mieulx que les pauvres, et les bien portantz mieulx que les malades »[La Pantagrueline Prognostication, Des maladies de ceste année, ch.3].

Dans ces Centuries Nostradamus mêle lui médecine et planètes :

« A ceux qui se meslent de la médecine, il est entièrement nécessaire de connoistre le mouvement des planetes pour bien discerner les causes des maladies. Et comme souvent la lune se conjoint avec Saturne, on lui attribue les apoplexie, paralysie, épilepsie, jaunisse, cataposie, catalepsie et généralement toutes les maladies causées d’humeurs froides » [Centuries Nostradamus].

Une préoccupation commune : les soins du corps et de l’esprit

Le 23 octobre 1529, Nostradamus est admis à la faculté de Montpellier. Rabelais s’inscrit sur les registres 11 mois plus tard, le 17 septembre 1530.

L’un comme l’autre sont fascinés par la science médicale qui, à l’époque, intègre des connaissances en histoire naturelle, zoologie, alchimie (chimie pharmaceutique), philosophie, anatomie, botanique et astrologie. Une partie importante de l’art médical étudie l’influence des astres sur l’organisme humain. Pour un diagnostic correct ou la prévision d’une crise, pour l’organisation d’une prophylaxie, le calcul des horoscopes doit être précis. Car la médecine du 16e siècle s’apparente aux savoirs qui explorent le monde des signes.

Deux hommes, deux thérapeutiques 

Rabelais également connu sous le pseudonyme d’Alcofribas Nasier utilise le rire comme remède. Le rire comme médicament de l’âme est destiné à purger l’homme de ses passions, à le détourner du pire.

Nostradamus, lui aussi, veut soigner les âmes mais il procède par l’inquiétude prophétique, en alertant l’homme sur les illusions et périls qui l’entourent.

L’énigme est à Nostradamus ce que le rire est à Rabelais

Pour soigner les âmes contre la philautie (amour de soi) menant à de grandes horreurs, le 16esiècle ouvre deux voies. Celle du rire tonitruant de Rabelais ou celle de la terreur latente générée par les énigmes de Nostradamus.

Les réflexions de Nostradamus et de Rabelais s’inscrivent dans le renouvellement de la pensée hippocratique. La clarté et la brièveté de ses préceptes sur le rôle du médecin et sur le pronostic, font d’Hippocrate un modèle du médecin praticien. D’ailleurs, ses Praesagia proposent d’ausculter les trois temps – passé, présent et futur – afin d’établir le diagnostic et prescrire le remède. Ces Présages ont certainement influencé les prophéties de Nostradamus.

Rabelais, le médecin

Rabelais obtient le grade de bachelier en médecine le 1er novembre 1530, ainsi que le droit d’enseigner à ses condisciples au Petit Ordinaire, période s’inscrivant entre le jour de Quasimodo (premier dimanche après Pâques) et la Saint-Jean.

Entre les 17 avril et 24 juin 1531, Rabelais fait un cours public sur les Aphorismes d’Hippocrate et l’Art médical de Galien. Au printemps 1532, il quitte Montpellier pour Lyon, année de parution du Pantagruel, des Aphorismes d’Hippocrate, des Lettres médicales de Manardi.

Il est nommé médecin à l’Hôtel-Dieu de Lyon le 1er novembre 1532. Le 15 février 1535, Rabelais part pour Rome avec le cardinal Jean du Bellay dont il devient le médecin.

En avril 1537, il obtient à Montpellier la licence puis, le doctorat en médecine.

En 1532, Rabelais édite chez Gryphe à Lyon, le second tome des Lettres médicinales du médecin italien Manardi de Ferrare.

Manardi est un érudit connaissant le grec, l’arabe. Ce praticien fait confiance à l’observation et au raisonnement. Manardi est farouchement opposé à la médecine astrologique.

Nostradamus au secours des pestiférés

Resté fidèle aux principes de son apprentissage, Nostradamus définit la médecine comme un art combiné de la pratique et de l’étude.

Il confesse « par de fréquentes et continuelles études, avoir vu les auteurs tant Grecs, et latins, que les Barbares » tout en considérant « par plusieurs, avoir été abusé par une simple lecture ». Comme Rabelais, il s’attache à la confrontation du livre et de l’observation.

Devenu docteur en médecine, Nostradamus reprend l’existence errante d’un médecin périodeute (ambulant). Vers 1533, il est accueilli à Agen par César de L’Escalle, dit Scaliger, homme savant et docte.

Après de nombreuses pérégrinations, Nostradamus est appelé, en 1544, à Arles par les consuls alors que la peste sévit dans la cité. En praticien, il observe, étudie et décrit l’épidémie.

Nostradamus prédit l’avenir jusqu’en 3797

Le 1er mars 1555, à Salon de Provence, Nostradamus met le point final à la rédaction de ses Prophéties. Elles sont dédiées à son fils César. Les Centuries se composent de cent quatrains prophétiques destinés à prédire l’avenir jusqu’en 3797. D’où la double appellation sous laquelle cette œuvre est connue : les Prophéties et les Centuries. L’œuvre atteint dix centuries de cent quatrains soit une milliade, selon le propre mot de l’auteur. Ce monument littéraire, tant par son ampleur que par son écriture, défie la perception humaine du temps et suscite le vertige de l’interprétation. Les Centuries provoquent une extrême fascination.

Nostradamus justifie son art par la science afin de répondre aux procès en sorcellerie et magie noire. Il veut apprendre à son fils la divination par l’astrologie en « s’accordant aux célestes figures ; les lieux et une partie des temps ».

Cette extase astronomique, le prophète la décrit dans les deux premiers quatrains des Centuries :          

Nostradamus

 

Estant assiz, de nuict, secret estude

Seul, reposé sur la selle d’aerain1   

Flamme exigüe sortant de solitude

Fait proférer qui n’est pas à croire vain

[Centurie I, 1]

La verge en mains, mise au milieu des branches

De l’onde il mouille et le limbe2 et le pied

Vapeur et voix frémissent par les manches

Splendeur divine. Le divin près s’assied

[Centurie I, 2]

Le miroir ardant

Nostradamus écrit avoir vu « un mouvement du cours céleste » comme « un mirouer ardant ». L’asymbolique du miroir est utilisé au 16e siècle, le Miroir de l’âme pécheresse de Marguerite de Navarre se veut un texte initiatique sur l’amour de Dieu. Le miroir distribue la lumière, illumine l’homme d’une vérité qu’il ne sait pas voir. Le succès des Prophéties se reconnaît aux innombrables gloses, interprétations et commentaires dont elles sont l’objet dès leur publication et encore jusqu’à notre époque.

Dès leur édition, les Prophéties sont reçues « avec beaucoup plus d’admiration qu’il ne m’est séant de l’écrire » écrit son fils César. Nostradamus arrive à Paris en août 1555, sur ordre la reine Catherine de Médicis le fait venir jusqu’à elle. Ce voyage à Paris lui procure une certaine aura. Aura, décuplée par la mort du roi Henri II qui semble annoncée dans le fameux quatrain 35 de la première Centurie.

Chronique d’une mort annoncée

Le 1er juillet 1559, au cours du tournoi organisé près de la Bastille-Saint-Antoine à Paris – en l’honneur du mariage du roi d’Espagne avec Élisabeth, fille du roi Henri II, et des fiançailles d’Emmanuel-Philibert de Savoie avec Marguerite de Valois, la propre sœur du roi de France – ce dernier est mortellement blessé par le comte de Montgomery. Henri II reçoit dans l’œil le bris de la lance rompue par son partenaire. L’intervention d’Ambroise Paré, chirurgien-médecin du roi, n’y change rien. Le roi meurt dix jours plus tard dans de cruelles souffrances. Or, dans la première édition des Prophéties, parue quatre ans auparavant Nostradamus écrit :

Le lyon jeune, le vieux surmontera

En champs bellique, par singulier duelle

Dans cage d’or les yeux luy crevera

Deux classes, une, puis mourir, mort cruelle

[Centurie I, quatrain 35]

Libre cours est donné à l’interprétation du quatrain.

On tend à retrouver dans ces versets curieux l’infortuné coup de lance qu’un certain personnage excellent, le jeune lion [Montgomery] et le vieux [Henri ii], le duelle singulier [le tournoi], la cage d’or [le heaume] ainsi que les deux classes [blessures] qui ont eu raison du roi de France.

Le drame survenu en juillet 1559 donne à Nostradamus le statut de prophète et une notoriété éclatante. La reine Catherine par son admiration en fait son royal devin, elle le convie à Blois pour voir les enfants de France les futurs François ii, Charles ix et Henri iii. Accompagnée de son fils Charles ix, âgé de quatorze ans, la reine rend visite à l’astrophile dans sa ville de Salon de Provence en octobre 1564.

Prophète ou astrologue ?

« Devin des rois, roi des devins »…la renommée du prophète est à son apogée, la légende est en marche.

Le rire tonitruant

Dès le début des années 1530, Rabelais attaque la croyance en l’astrologie judiciaire sur deux fronts :

– par un rire savant dans La Pantagrueline Prognostication

par des épisodes burlesques dans ses romans – notamment les consultations de Panurge dans le Tiers Livre et par le mode sérieux dans la lettre de Gargantua ainsi que dans ses propres almanachs scientifiques.

La Pantagrueline Prognostication comprend de nombreux chapitres sur le gouvernement, les éclipses, les maladies, l’état des gens ainsi que les prévisions météorologiques pour les saisons à venir.

Les prédictions vont de l’absurde d’un monde à l’envers, aux pires truismes :

Ceste année les pusses seront noires pour la plus grande part, le lard fuyra les pois en quaresme : le ventre ira devant, le cul se assoira le premier.

Ceste année les aveugles ne verront que bien peu, les sourdz oyront assez mal : les muetz ne parleront guières : les riches se porteront un peu mieulx que les pauvres, & les sains mieulx que les malades.

Vieillesse sera incurable ceste année à cause des années passées.

Facétie humoristique, La Pantagrueline Prognostication use d’évidences, de scatologie et d’énumérations pour répondre à l’inquiétude par le rire !

Alain Lecomte –  Responsable du musée Rabelais-La Devinière

1 Allusion au trépied sacré, siège vaticinatoire sur lequel les prêtresses d’Apollon rendaient leurs oracles

2 Cercle du zodiaque où sont placés les douze signes