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La vierge aux rochers de Leonard de Vinci

Le sexe féminin, le temps qui passe

les obsessions de Léonard

Focus sur les paysages des tableaux de Léonard de Vinci à travers le regard deux historiens d’art

Le musée du Louvre a fermé les portes de la plus remarquable exposition jamais organisée autour de l’œuvre de Léonard de Vinci.

L’année 2019 – date anniversaire de sa mort – a été l’occasion pour les historiens et les spécialistes de décortiquer, d’approfondir et même de clarifier la vie et l’œuvre de l’icône de la peinture européenne. 500 ans après sa disparition le personnage fascine encore.

En 2019 Léonard a fait le buzz! Entre expositions et conférences, le maître s’est affiché dans tous les magazines et journaux, sur tous les écrans et réseaux d’Europe et du monde !

De « la Vierge aux rochers » à  « La Belle Ferronnière »  en passant par « l’homme de Vitruve«  et «  les codex Arundel«  sans oublier la célébrissime  « Joconde » , on a tout écrit, dit et entendu, sur l’œuvre du génie de la Renaissance.

Cependant êtes-vous capable de citer un élément du tableau de « La Vierge aux rochers» autre que les figures principales ?

Êtes-vous en mesure de mentionner les éléments composant l’arrière-plan de la Joconde ?

Et saviez-vous que Léonard de Vinci est le premier artiste à dessiner les premiers paysages autonomes de l’histoire de l’art, avant Albrecht Dürer ?

Que savez vous est obsessions de Léonard ?

Si vous ne pouvez pas répondre à ces questions la suite est pour vous.

Les paysages léonardiens, précurseurs du genre

Les paysages des tableaux de Léonard en disent long sur l’homme, ses tourments.

Regardons l’œuvre du maître par dessus l’épaule de ses personnages.

L’historien Pascal Brioist, éminent spécialiste de Léonard, membre du Centre d’Etudes Supérieures de la Renaissance à Tours s’est penché sur la représentation des paysages dans les tableaux du maître italien. Et force est de constater que les tableaux de Léonard en disent long sur la personnalité de l’artiste.

Léonard est le premier à dessiner un paysage autonome, le premier paysage autonome de l’histoire de l’art. « Léonard n’invente pas le genre « paysages », leurs représentations existent bien avant lui, mais jusqu’alors personne n’était arrivé à reproduire les caractéristiques d’une atmosphère mythique ».

Dans la peinture du Moyen-Âge, les paysages sont utilisés comme arrière-plan du dessin. Ils n’ont aucun impact sur la narration et la compréhension de la scène peinte. Léonard bouleverse le genre. « Avec lui linterprétation de l’œuvre dépend également de la compréhension du paysage. » nous dit Pascal Brioist  « Le paysage fait partie intégrante de la narration. Léonard l’utilise pour symboliser des faits et des notions religieuses. »

C’est à Albrecht Dürer que l’on doit vers la fin du XVe siècle, la première aquarelle de l’histoire de l’art occidental. Cette peinture « Un étang en forêt » est le premier paysage peint en couleur correspondant à un lieu qui existe. Le genre pictural « paysage autonome » est né, nous sommes en 1496.

L’image drone de Léonard

Mais dès 1473, Léonard dessine à la plume et à l’encre, un paysage de la vallée de l’Arno. Il s’agit du plus ancien dessin daté (5 août 1473) et authentifié par l’écriture du peintre. Au dos du dessin est écrit   « Moi demeurant chez Antonio je suis heureux »

« Antonio serait le mari de la mère de Léonard » nous dit Pascal Brioist.

Ce dessin est une vue panoramique, depuis un belvédère. Léonard a 21 ans, il vient d’entrer à la confrérie de Saint-Luc, confrérie des peintres, après ses années de formation à Florence dans l’atelier d’Andrea del Verrocchio.

« Léonard est peut-être heureux parce qu’il est là, c’est un beau jour ensoleillé mais que l’on suppose venteux. Sur le dessin on voit des mouvements vifs et circulaires, réalisés par la main d’un gaucher ».

C’est un paysage dur et sauvage, avec un chaos de rochers, peu humanisé. Il y a une cascade, et à l’arrière plan on distingue un espace aquatique « l’idée de ces deux éléments- cascade et plan d’eau- est que l’eau façonne tout, façonne le paysage. On le verra par la suite dans les autres tableaux de Léonard. L’eau est une obsession chez lui».

Peut-on identifier le lieu ?

« Pour le directeur du musée de Vinci, ce village serait celui Monteriggionni. Mais si on se rend sur le terrain, on s’aperçoit que certains espaces dessinés par Léonard n’existent pas vraiment, il y a bien un belvédère mais il n’est pas placé de la sorte, les marais sont là mais pour apercevoir le paysage tel qu’il est représenté sur le dessin, il faudrait le voir depuis un drone, donc une vue qui n’existe pas pour un homme du XVe siècle. Il s’agit d’un espace mental probablement reconstruit en atelier. Il n’est donc pas certain que Léonard ait dessiné ce paysage in situ ».

Paysage de l’Arno
Encre sur papier 5 aout 1473

Léonard a été très influencé par son paysage d’enfance. Il est né à Vinci, rappelons d’ailleurs que da Vinci n’est pas un patronyme, mais seulement le nom de sa ville natale.

Vinci joue donc un rôle important pour Léonard. C’est au milieu de paysages de vignes, d’oliviers, qu’il se forme à l’observation de la nature. Des images constamment présentes dans le mental du peintre.

Le sexe féminin, obsession de Léonard

L’autre élément représenté dans ce dessin et que Léonard intégrera par la suite dans ses œuvres, est le chaos rocheux. L’artiste est fasciné par les cavernes. « Pour lui l’observation se traduit par l’inverse du « mythe de la caverne » de Platon ». Chez Platon, les hommes enchaînés au fond de la grotte focalisent leurs regards sur leurs ombres projetées sur la paroi, ils tournent le dos au soleil : au savoir.

Pour Léonard, la caverne dit aussi quelque chose, mais c’est en allant l’explorer que l’on va découvrir des savoirs. En même temps cette caverne le terrifie comme en témoigne ce texte de 1480

« Poussé par un désir ardent, anxieux de voir l’abondance des formes variées et étranges que crée l’artificieuse nature, ayant cheminé entre les rocs surplombants, j’arrivais à l’orifice d’une grande caverne. Je m’y arrêtais un moment frappé de stupeur, car je ne m’étais pas douté de son existence. Le dos arqué,

la main gauche étreignant mon genou, tandis que de la droite j’ombrageais mes sourcils abaissés et froncés, je me penchais continuellement de coté pour voir si je ne pouvais rien discerner à l’intérieur. Malgré l’intensité des ténèbres qui y régnait, après être resté ainsi un temps, deux émotions s’éveillaient : crainte et désir. Crainte de la sombre caverne menaçante et désir de voir si elle recelait quelques merveilles. »

Léonard montre ici combien il est attiré par la caverne alors qu’il en a peur. Il a peur de cette attirance. Chez Léonard, la caverne n’est pas seulement la métaphore du savoir comme l’explique Pascal Brioist « l’attirance et la peur de Léonard pour le corps féminin sont bien connues. C’est le premier artiste a dessiner un sexe féminin comme une grotte ».

La grotte, matrice de la Vierge

L’image de la caverne sombre, porteuse d’un savoir désirable se retrouve dans « la Vierge aux rochers».

La vierge aux rochers
huile sur bois 1483-1486

En 1483, la corporation des Franciscains demande à Léonard de représenter le concept de l’immaculée conception. C’est à dire la représentation de la conception de la vierge.

Le tableau est commandé pour occuper le centre d’un retable, destiné à une chapelle de l’Église Saint-François Majeur de Milan (église aujourd’hui détruite).

« Comme la Vierge est immaculée, elle ne peut être, elle-même, le fruit du péché. » explique Pascal Brioist « Le sujet fait débat chez les théologiens de l’époque. Léonard met tout le monde d’accord en se forgeant sa propre conception des choses. Pour lui la Vierge naît de la nature . Il représente la Vierge comme si elle sortait du ventre de la nature de cette grotte obscure. Si bien que la silhouette estompée aux contours semble émerger de cette mère nature. Et pour souligner encore que la caverne est la nature, Léonard peint un véritable herbier. Dans ce tableau on a une authentique planche de botanique : cyclamen pourpre, ancolie commune, valériane grecque, violette, jasmin officinal, millepertuis, mûrier… »

A cette époque l’artiste réalise une série de dessins très précis sur les plantes et les herbes. Ces dessins sont aujourd’hui répertoriés au sein du codex Windsor, propriété de la couronne d’Angleterre.

La Joconde : derrière le sourire, l’inexorable temps qui coule

Des montagnes bleues qui blanchissent sur le sommet, de la terre, de l’eau, pas de présence humaine, sauf un pont. Pour Pascal Brioist comme pour Daniel Arasse – historien d’art aujourd’hui décédé – la Joconde révèle combien la peinture de Léonard est une « cosa mentale », un chose mentale.

On sait que ce tableau ne sera jamais livré à son commanditaire et que l’artiste le terminera pour lui-même. Il y exprimera son obsession du temps qui passe. On sait aussi que l’idée du paysage en arrière plan s’installera lentement dans la tête de Léonard. Et en observant bien le tableau, l’incohérence du paysage est frappante. Comme l’a écrit Daniel Arasse

« A droite du point de vue spectateur, il y a les montagnes très hautes, et tout en haut il y a un lac plat qui donne un ligne d’horizon très élevée. A gauche du visage de la Joconde, le paysage est plus bas et il n’y pas de moyen de concevoir le passage entre la partie droite élevée et la partie gauche très basse. Il y a un hiatus, une discontinuité cachée par le modèle, par le sourire de Mona Lisa. C’est du coté du paysage le plus haut que sourit la Joconde. La bouche se relève du coté où le paysage est le plus haut. La transition impossible du paysage se fait dans la figure, par le sourire de la jeune femme.

C’est le thème de l’éphémère que traite ici le maître. La Joconde n’est pas seulement un sourire, une beauté, c’est la grâce. La grâce d’un sourire.

Et un sourire c’est éphémère, ça ne dure qu’un instant. C’est précisément ce sourire qui fait l’union du chaos du paysage en arrière plan. Du chaos, on passe à la grâce et de la grâce on repassera au chaos. C’est une méditation sur une double temporalité, le portrait est une méditation sur le temps qui passe »

Le pont est un élément supplémentaire qui confirme le thème du temps qui passe.

Léonard emprunte le lieu commun de l’eau sous le pont, évocation même du temps qui s’écoule.

Pascal Brioist considère aussi la Joconde comme une méditation sur le temps. « Léonard a peint pour lui le portrait de la femme fertile, la femme qui se dirige vers la vieillesse après deux maternités, pour Freud le sourire de Mona Lisa est celui de sa mère, même si celle était déjà morte lorsqu’il commence le tableau».

De Vinci père de Starck?

A la lecture des Codex regroupant les innombrables croquis, schémas du maître toscan, beaucoup veulent y voir les prémices du design.

Si l’on se réfère à la définition du mot, le design est la production de lignes parfaites dans la perspective d’une production industrielle et de réplicabilité d’un objet.

Pour Pascal Brioist, Léonard n’est donc pas dans cette démarche. L’historien évoque néanmoins la pureté des lignes des dessins de Léonard « Son aile de chauve souris est à elle seule un logo aux lignes épurées ».

Il cite également l’exemple du dessin du ressort dans une boite. Un ressort qui perd de son énergie quand il se déploie.

« Léonard essaie de modéliser, dans sa tête, la façon dont on pourrait compenser la déperdition d’énergie du ressort de manière à ce que le mouvement de la roue soit isochrone, qu’il ait toujours la même énergie »

Pascal Brioist s’est demandé si Léonard avait entamé une véritable réflexion sur le design, c’est-à-dire dessiner pour comprendre ou saisir quelque chose. Et pour cela l’historien s’est appuyé sur un texte du génie.

«N’as- tu jamais regardé les poètes qui composent des vers, ils ne se fatiguent pas à tracer des belles lettres et ne se font pas scrupule de barrer certains vers pour les refermer. Ô toi, peintre de composition, ne dessine pas avec des contours définis car il t’arrivera ce qui arrive à beaucoup de peintres, la créature représentée n’a pas les mouvements adaptés à l’intention, et quand l’artiste a mené à terme une belle et agréable disposition des éléments, il lui semblera injuste de déplacer ceux-ci  plus haut ou plus bas ou plus en arrière ou en avant »

« Ce que dit Léonardcommente Brioistc’est qu’il faut commencer par des esquisses et que les esquisses ne doivent pas être précises, c’est ce que Léonard appelle la composition non finie.

En observant bien les dessins du maître, on s’aperçoit qu’il décide en dernier ressort de la position d’un corps, d’une tête. Dans les esquisses de la Sainte Anne, Léonard hésite beaucoup, il se pose la question : est-ce que la vierge doit accepter que son enfant aille vers le sacrifice et donc jouer avec l’agneau, et devenir celui qui enlève les péchés du monde, ou est-ce que, au contraire la mère veut retenir le bambin ?

Dans ses dessins préparatoires, Léonard démultiplie les possibilités avant de choisir une ligne claire et une fois le choix fait, il re-complexifie le dessin par le fameux sfumato où il gomme les contours. C’est la pensée complexe de la composition non finie de Léonard »

Le principe de la composition non finie a pu être observée également grâce à la réflectographie infrarouge. Une technique utilisée pour visualiser les couches de carbone cachées par les pigments de couleur, ce qui permet, sans altérer la peinture, de faire apparaître le processus de fabrication des grands chefs d’œuvre comme Mona Lisa. Des réflectographies présentées au public lors de la fameuse exposition du Louvre. Et c’est ainsi que la révolution léonardienne éclata au yeux de tous.

 

Laurence MINIER